PATAGONIE, terre des extrêmes

 

40eme rugissants, 50eme hurlants, c’est sous ces latitudes extrêmes de l’Amérique du sud, livrées à la démence des éléments, que j’ai été errer pendant plusieurs semaines. La province chilienne « Ultima Esperanza » (dernier espoir)[…] a été le théâtre de cette expédition.

Après des heures et des heures de bus sur les pistes poussiéreuses de la pampa surgit la ligne enneigée des Andes, comme jaillit du vide.

Sac au dos, incursion à l’intérieur du massif montagneux du Fitz Roy, sur l’immense glacier du Hielo Continental. Ici, des rafales de vent dantesques arrivent à la vitesse de l’éclair et se jouent de toute vie humaine comme une brise des feuilles d’automne […].

Alors que le vent blanc continue à hurler, sous la tente, ermitage de toile éphémère et fragile, une angoisse délicieuse m’envahit. Une sorte d’ivresse des grands espaces avec cette question latente, n’est-elle pas aussi dangereuse que celle des profondeurs ?

Le ronronnement du réchaud, corollaire d’un repas chaud, est là comme pour exorciser la solitude, le froid, le vent,…

Sur l’île de Navarino, dernière terre avant le cap Horn, où court le vent le plus rapide du globe, je me suis vraiment senti au bout du monde. La lumière australe, changeante et contrastée, donne l’impression que les 4 saisons défilent en quelques heures, que passé, présent, futur ne font qu’un.

Ici, les repères de notre civilisation sont abolis, on est entre les mains de Mère Nature

 

Solitudes patagoniennes:

Puerto Natales

Dans une chambre exiguë qu’un petit lit et une table de chevet patinée meuble timidement émane une sensation de vide, de dénuement pesant.

La pâleur du crépuscule, entrant par l’unique fenêtre, envahit et assombrie un peu plus l’atmosphère de cette maison du bout du monde et amplifie ainsi l’austérité latente de cette pièce. Une tristesse omnisciente flotte, claire et froide. Isolé, comme sur le palier d’un autre monde, mon esprit erre dans l’insondable vide de l’âme humaine !

Par la fenêtre a demi-ouverte, l’air frais entre, lèche mon visage, apportant avec lui un doux son, une effluve musicale. Un disque ou une cassette égrène des sons d’une clarté, d’une fraîcheur, et d’un relief peu commun. C’est une chanteuse espagnole à la voix aiguë, vive, mélodieuse et envoûtante.

Je m’emplis de ce son rare.

Les chansons se suivent, me paraissant toutes plus belles les unes que les autres, ravissants mon ouie, inondant, tel un parfum, cette antre d’une folle odes. Un bien être ineffable, quelque chose de divin, m’envahit, s’imprègne en moi et fait de ce coin d’ombre lugubre un paradis pour solitaire.

Des moments de bonheur comme cela s’apprécient, se vivent au moment présent . Tout simplement.

 

Ile de Navarino

56° de latitude sud; depuis la nuit des temps, les éléments s'acharnent sur l'île de Navarino, dernière terre avant le cap Horn.

Seules, des familles de castors, quelques peu esseulées, vivent sur cette érection de la croûte terrestre.

Entre deux vallées, un immense plateau rocheux est le royaume du vent. Végétation et vie sont absentes. La minéralité est quotidiennement usée, laminée, aplanie. Les pentes et le plateau sont arasées par l’impatience et l’acharnement des vents donnant une vision lunaire de ce bout de terre.

Là, la pluie, la neige se tenant la main accompagnent pour un mariage secret, la folle errance du dieu Eole et ce gouffre de solitude. Un rugissement, inondant le monde nu, sera le fruit de l’enfantement de la terre, de la genèse du monde.

Sa traversée est empreinte d'une émotion très particulière dût à l’appréhension d’une tempête de vent soudaine qui aurait, ici, des conséquences dramatiques; au fait de ne pas connaître le temps nécessaire pour traverser ce désert, ni s’il y a et où se trouve n exutoire possible … de l’autre coté; et aussi, au fait de s’engouffrer dans ce mystérieux univers de solitude extrême avec un non-retour – dût au vent . Par contre, comme un contre poids, l’envie de fouler cette création naturelle, unique au monde est quasi obsédante.

De ce subtile mélange d’appréhension et d’euphorie se dégage une alchimie du genre « errance dans la folie ordinaire ».

 

Glacier du Hielo Continental

La partie ouest de la Cordillère des Andes naissante, colonne vertébrale de la Patagonie, est le seul obstacle dans la circonvolution terrestre des vents catabatiques.

De cette rencontre est né le Hielo Continental.

Quotidiennement repeint, retaillé, modulé, cet austère désert de glace est la représentation mythologique de l’enfer. Création divine, banquise de solitude, elle est l’image de la frontière qui sépare l’immense de l’infini.

Des rafales dantesques y arrivent à la vitesse de l’éclair. Ainsi offert à tous les vents, la vie est dispersée tels des embruns.

Dans la tente, ermitage de toile fragile, où les gestes de la vie se réduisent au strict nécessaire et où l’on passe en un instant de l’éblouissement à l’obscur, on connaît parfois le vrai bonheur : celui de vivre.

A la merci des pièges de l’invisible, on apprend la vraie définition de « l’éphémère ».

On est délivré, affranchi, seul avec soi-même.

Une austérité idéale en somme, pour quiconque aspire à dénuder son âme.