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Les Actions de Namaste Association
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D'un Népal à l'autre (2006)

L’image que l’on a d’un pays cache souvent sa réalité. Le Népal en est un exemple des plus frappant.
Les montagnes himalayennes, pour superbes qu’elles soient, n’en cachent pas moins en leurs flancs la vraie richesse de ce pays : les Hommes.
Allons du Népal des Hommes à celui des Montagnes.
 

Allons du Népal des Hommes à celui des Montagnes

 
Passons du Népal aux végétations exubérantes à celui des neiges éternelles c’est a dire des climats tropicaux aux froids polaires des altitudes avares en oxygène. De celui de la pâle lumière d’un rognon de bougie à celui des cybercafés. De celui de l’indigence extrême à celui du business florissant. En somme de celui des vallées oubliées à celui des vallées touristiques.

Village de Kandbari, est du Népal. A plusieurs jours de marche, dans les premiers plis de l’Himalaya, les autochtones résistent - en une sorte de dignité silencieuse - aux assauts de la mousson et au siège de l’hiver. Au pied de ce panthéon, la malnutrition et la tuberculose y sont les enfants légitimes d’une pauvreté endémique.

Depuis 6 ans maintenant, l’association Namaste aide à l’éducation et à la santé des enfants. Grégory, François, Christophe, Loïc, Nathalie et moi allons, pendant 3 semaines, de villages éloignés à d’autres qui nous semblent inaccessibles tant ils sont haut-perchés, pour distribuer vêtements chauds et fournitures scolaires.

Un au hasard, le village de Neck, ignoré des cartes. Trois heures durant, nous progressons sur un sentier de chèvre, mâchonnant des bouts de canne à sucre, s’arrêtant pour chasser l’intrus ( les sangsues ). Sous le couvert de la luxuriante forêt primaire le temps est aboli : le flâneur a remplacé l’homme pressé [à de rares exceptions]. Nous arrivons en même temps que la brume et l’obscurité sur un petit plateau où quelques huttes en bambous et d’énormes blocs erratiques de gré noir semblent posées comme des pions sur un échiquier pour un jeu mystérieux.

L’isolement et la sédentarisation sont telles que c’est la première fois que les « anciens » voient des occidentaux (des blancs). Mais sans hésitation, ils s’empressent de nous offrir gîte et couvert. Dans l’angle d’une maison de poupée, noircie par la fumée, le feu, de part sa chaleur et sa luminosité, appelle à la vie. Peu s’en faut pour se croire rassemblé autour d’une flamme, au fond d’une caverne, il y a des temps immémoriaux…
 

 

Une maison de poupée noircie par la fumée
 

La didi grille des grains de maïs sur son foyer en terre. Quelques uns sautent du récipient. Elle les ramasse un à un. Tout est précieux ici et c’est d’une façon presque solennelle que nous les mangeons. Leur plaisir de donner est réel : des mains tendues, un large sourire [comme un défi à l’âpreté de leur vie], la façon presque maternelle qu’ils ont de prendre soin de nous.

Plaisir immense que d’être les témoins « privilégiés » d’un instant.

Le matin nous rejoignons l’école, perchée sur un promontoire. De là, s’offrent à nous les contreforts himalayens, arc-boutants des « 8000 » découpant l’horizon. Une centaine d’enfants nous attendent, les visages hâves, les corps amaigris, parfois le ventre proéminent et tous ont le nez morveux…

Après une toilette sommaire puis les avoir habillé de vêtements chauds et armé de stylos et cahiers, ils sont transformés : de la couleur sur le corps, de la lumière dans les yeux. Ils sont excités comme des oisillons attendant la becquée. C’est la fête : les colliers de fleurs, la tika, les chants, les danses,…
 

Après la distribution, c’est la fête…
 

Alors, pour certains de nous le besoin de s’écarter, de prendre du recul. Submergé d’émotions, noyé d’images, il faut reprendre souffle.

Cette année, huit villages, autour de 800 enfants ont découvert la chaleur des vêtements mais plus encore que ça: dans leur inquiétude journalière (pressions , menaces, séquestrations,… de l’armée gouvernementale comme des insurgés maoïstes), notre présence, notre démarche est un immense espoir d’une vie meilleure et de reconnaissance. Oubliés qu’ils sont dans leurs vallées, nous sommes un cordon ombilical les rattachant au reste monde.

 

Et puis il y a Kumari !

Une jeune fille, ou plutôt « une-bien-aimée-des-anges », car c’est bien cela quand on est passé des ténèbres de la mort à la lumière de la vie.
Il y a un an, la tuberculose avait usé jusqu’à la trame le fil de sa vie. L’association a pris en partie en charge l’année de soin nécessaire à sa guérison.
Beaucoup d’émotions et d’attention de la part des membres de Namaste en 2004. Cette année je suis plus qu’impatient de la revoir.

Ce squelette sans force ( 24 kg ), porté par son père il y a 8 mois, marche maintenant. Son sac, la lanière sur le front, elle a le pas sûr d’une didi. Elle est venue au rendez-vous fixé, accompagnée de sa mère et de son petit frère. Les premières minutes sont emplies de regards, chacun redécouvre l’autre avec ses changements. Un silence, doux et sucré comme une boisson que l’on prend le temps d’apprécier.

Et puis le thé et les petits gâteaux sont servis. Je regarde la façon délicate qu’elle a de tremper ses biscuits dans le thé brûlant. Ses doigts sont fins, elle a dans ses gestes la légèreté d’une plume. On devine en elle, la paix de quelqu’un qui a été loin dans un monde inconnu, qui a vu et qui est revenu.

Comme un déclic, les questions fusent. Elles concrétisent ce que l’on avait deviné, mais c’est tellement beau, miraculeux de la voir sourire, de voir ses lèvres fleuries par des mots.

Voilà, le temps est passé l’espace d’un souffle.
Avec les gestes d’au revoir, les traits se tirent, le cœur tape fort. Je devine sur sa joue le chemin salé d’une larme.

Peu souvent j’ai été ainsi ému de voir la vie dans ce qu’elle a de plus éblouissant…

 

   

Et puis, il y a Kumari …
 
Pour passer à l’autre Népal [celui des montagnes], nous empruntons un sas. Une semaine d’errance à croiser des vallées et passer des cols pour relier Kandbari à Lukla, la vallée du fleuve Arun à la vallée de la déesse Mère, l’Everest. Ce cheminement est un livre ouvert tant la diversité des paysages, des ethnies, de la végétation est variée. La progression est bien faîte ici de plus d’improbable que de prévisible.

Lukla. Le vrombissement des avions est incessant. Des dizaines de porteurs, assis, nonchalamment appuyés contre un mur ventent leurs prouesses, vendent leurs mérites, les commerçants accrochent le trekkeur. Un monde mercantile transpire de ces ruelles.
Prendre le chemin des cimes. Marcher, encore. Réfléchir, plus tard.
Après le village de Monjo, le pont suspendu, fleuri de katas et de drapeaux à prières, surplombant la Duth Kosi est, pour moi, la réelle porte du Khumbu.

Tant de souvenirs, bonheur mais peur aussi. Tant de couchers de soleil incroyables, d’amitiés scellées lors d’ascensions, mais également de tempêtes de neige. Cette confrontation au tellurique, ce monde enchanteur et hostile est inoubliable.
Deux jours passés à Namche Bazar (acclimatation oblige), au Khumbu lodge. Après un mois de dall-batt (riz/lentilles), le menu est alléchant : pavé de yack et pommes de terre grillées. En fait 2 minuscules tranches de viande et 7 petits cubes de patates frites [7], pour un prix à la hauteur de l’Everest.

Résultat : après nous avoir vu dans un autre restaurant, essayant de faire taire notre estomac [forcément], la gérante du Khumbu lodge nous a fait remarquer avec véhémence [carrément] qu’il était interdit - sous couvert d’un accord inter-commerçant - de manger ailleurs.
Mercantile, disais-je ?
…Remonté vers le col / frontière (népalo-tibétain) du Nangpa-la. L’isolement de cette vallée encaissée est amplifié par son court ensoleillement et son côté minéral, morainique. Là, rencontre avec une caravane de tibétains. Ces « fils du vent » insoumis, opportunistes et tellement typiques rejoignent Namche pour le marché du samedi, chargés qu’ils sont de fripes chinoises […].

Un aller-retour jusqu’à la « porte de la liberté » pour beaucoup de tibétains fuyant l’oppression chinoise, puis longue montée jusqu’au Renjo pass. Sous les drapeaux à prières (au col) le panorama laisse sans voix : dans le même alignement se succède un glacier naissant clignotant tel un diamant, les eaux vertes d’un lac de Gokio et l’Everest se découpant dans un ciel bleu azur.

Ici, le cœur est au repos [euh…], ce sont les yeux qui sont émus de tant de beauté …

… Camp de base de l’Ama Dablam, comme un pèlerinage 10 ans après. Le petit trou de verdure où chantait une rivière est un champ de bataille. Des trous par dizaines (les chiottes) et des tonnes de pierres éparpillées (amarrage des tentes). Cette année, en 2 mois, 46 expéditions se sont succédées, plusieurs centaines d’alpinistes et de porteurs d’altitude se sont « marchés dessus » pour progresser sur l’étroite arête et les passages délicats.

Après avoir retrouvé sa virginité hivernale, cette fleur - parmi les plus belles, sinon la plus belle de l’Himalaya - n’est pas, la saison venue, déflorée mais violée par une bande de conquérant de l’inutile (cause : les permis d’ascension sont délivrés à profusion par le ministère du tourisme népalais; les caisses sont vides)…

…Quelques heures de marche plus loin, je me retrouve dans le chaos indescriptible de rochers et le labyrinthique glacier menant au col du Mingbo. Dans ce paysage de genèse du monde, avec comme seul compagnon le lourd silence de la pierre et de la glace, j’ai ressentis un indicible bien être fait de paix et de vide. Le soir, les nuages, curieux, défilèrent en rangs serrés tels des badauds; moutonneux, échevelés, étirés à l’infini, enserrant un sommet l’espace d’un souffle. Aux premières loges de cette valse fantastique, j’avais l’impression de participer de toute ma chair aux pulsations du monde…

 

J’avais l’impression de participer de toute ma chair aux pulsations du monde
 

Certaines anecdotes sont représentatives d’une évolution importante de la société népalaise en devenir. Des régions entières sont assiégées par la pauvreté et l’instabilité politique. D’autres - peu - sont assiégées par les touristes. A chacune ses méfaits…

Il n’y a aucun jugement au travers de ces lignes [quelques humeurs et un peu de nostalgie] car j’aime ce pays pour ce qu’il est. Oui, vous donnez l’envie de ressentir l’incroyable magnétisme que suscite l’Himalaya et l’assonance de ce nom et de découvrir les Hommes vivants à ses pieds. A les côtoyer chaque jour est neuf de surprises, d’émotions, de plaisir.

Un miracle ordinaire.
 

Photos des enfants du Népal